« 26 novembre 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 402-403], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1709, page consultée le 03 mai 2026.
Jersey, 26 novembre 1854, dimanche après midi, 3 h. ½
Je suis toute seule, comme un loup, selon mon affreuse destinée. J’ai beau donner
de
la viande à Pierre, Paul, Jacques, Toto dans l’espérance de les attirer chez moi et
de
m’en faire des connaissances, à peine ont-ils avalé la dernière bouchée qu’ils me
tournent les talons pour ne plus revenir ; telle est la puissance de mes charmes et
l’attraction de mes rosbeefs sur ces sortes d’animaux goinfres mais ingrats. Pour
ne
pas passer mon dimanche en tête à tête avec Fouyou j’ai tendu au citoyen Durand un dîner panneau dans lequel son appétit naïf donnera peut-être
mais il saura toujours éviter avec soin les pièges et les chausse-trappesa du fromage et du pot de
confiture. Tout cela est peu flatteur pour ma séduisante personne, j’en conviens,
mais
fait l’éloge de l’esprit de tout le monde, moi comprise.
Si je vous
connaissaisb moins, mon cher
petit Toto, j’aurais compté sur vous tantôt en voyant l’admirable rayon de soleil
qu’il faisait. Mais je vous sais par cœur, mon amour, aussi, loin de préparer mes
gants pour la promenade je me suis mise à faire la toilette de mes pieds et de ma
tête, bien sûre que vous ne viendriez pas m’interrompre. Telc est mon tact. Votre tic, à vous, sera de
venir me chercher ce soir s’il fait un gros brouillard pour me mener voir lever la
lune et se coucher les crapauds. Ce sera délicat, aquatique, élégant et marécageux
mais je vous ficherai à la porte. En attendant je regarder passer les bigotesd protestantes et jersieuses et je les
trouve absolument pareilles aux nôtres comme deux grains du même chapelet : teint
rance, regard de pierre ponce, tournure empesée, toilette Saint-Sulpice et je ne sais
quoi de prude et de tartuffe qu’exhalent les dévots de toutes les religions. Quant
à
moi, mon fanatisme totolâtre se décèle dans mes moindres stupidités. Je le sais et
n’en suis pas moins fière. Que voulez-vous on n’est pas parfaite, pour être Juju,
j’attends les auréoles avec impatience. Jusque là permettez à ma gueule de vous baiser
depuis un bout jusqu’à l’autre.
a « chausses-trappes ».
b « connaîssais ».
c « Telle ».
d « bigottes ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
